Lettre au ministre Jean-François Roberge

Montréal, le 27 novembre 2018

Monsieur Jean-François Roberge
Ministre de l’Éducation
et de l’Enseignement supérieur

Monsieur Roberge,

J’ai peur.

Une profonde incertitude m’habite depuis que vous annoncez des changements en éducation.

En tant qu’adulte autiste, donc ex-élève à besoins particuliers. En tant que mère d’un élève autiste, victime des interventions inadéquates dans le milieu scolaire qui l’ont poussé à désirer la mort. J’ai peur pour l’avenir.

Vous le savez, j’en suis certaine. Chacun de nous est unique dans son apparence extérieure et à l’intérieur de soi aussi. La nature a favorisé chez nous les êtres humains, une grande variété des formes d’intelligence et de styles cognitifs. Cette multiplicité a un nom : la neurodiversité. Un concept qui vient d’une réalité naturelle : chaque être humain est unique. Simplement.

Je suis devenue militante pour la neurodiversité depuis que j’ai réalisé à quel point certaines normes nous causent de la souffrance et nous empêchent d’évoluer selon notre plein potentiel. Soit, les règles pour établir les « meilleures »caractéristiques d’une personne, celles qui dictent ce qui veut dire être normal, intelligent ou capable, la seule bonne manière d’apprendre, de penser, de ressentir, de socialiser et même établir ce qui est beau. Parce que ces mêmes règles vont punir avec violence ce qui sort du cadre. Et la punition peut prendre plusieurs formes.

Quand vous parlez de regrouper les élèves en fonction d’un « trouble »,est-ce que vous voulez dire « les normaux par ici et vous, les troublés regroupés, allez de l’autre côté » ? Oui, c’est la solution facile, mais pour l’avoir vécu dans notre famille elle favorise la discrimination et même la maltraitance.

Je suis d’accord qu’il faut réviser le modèle éducatif. Je suis d’accord qu’il faut améliorer les conditions de travail des professionnels. Je suis d’accord qu’il faut des formations actualisées avec les nouvelles connaissances issues de la recherche scientifique. Je suis d’accord que le milieu, le plus adéquat,pour certains élèves serait une petite classe spécialisée. Je suis d’accord qu’il faut partir du besoin de l’élève, mais le mot besoin, il ne veut pas dire « diagnostic de trouble ». Je vous donne un exemple à partir d’un sujet que je connais bien: tous les autistes partagent un même diagnostic, mais tous les autistes n’ont pas les mêmes besoins. Nous sommes uniques entre nous. Est-ce que les non-autistes ont tous les mêmes besoins dans son parcours ?

Mon rêve est une école qui accueille la diversité dans toutes ses formes : de cultures, des races, d’intelligences, de fonctionnement cognitif, etc. Une école flexible, qui s’adapte à la nature de l’humanité. Une école bienveillante et sécurisante. Parce que personne ne doit se sentir en danger à l’école. Ni les adultes ni les enfants. Surtout ces derniers. On parle très peu de gestes de la part des adultes qui peuvent blesser l’estime de soi des jeunes. Des blessures qui prendront des années à guérir.

Ma lettre porte une demande ponctuelle, celle d’inclure des personnes adultes qui ont été des élèves à besoins particuliers dans les groupes de travail qui prendront des décisions. Il est juste de nous inclure et nous pouvons apporter notre expérience de vie pour réfléchir ensemble aux solutions.

Je vous prie de ne pas poser une vision en masse. J’imagine déjà la personne marquée à vie comme « personne troublée » et les conséquences quand elle voudra choisir une profession,travailler ou autre. Je vous prie de ne pas revenir à la course aux diagnostics de trouble. En faisant équipe avec la famille, détectons plutôt les besoins : service d’orthophonie, d’ergothérapie, de psychothérapie, par exemple. Offrons les adaptations nécessaires selon le profil unique de l’élève, selon sa façon d’apprendre, ses caractéristiques sensorielles, son état physique et émotionnel.

Monsieur le ministre, je sais qu’un changement prend du financement, mais il y a un aspect qui ne coûte rien : un changement dans notre esprit pour l’acceptation de la diversité humaine et que la divergence par rapport à une norme ne fait pas de nous des êtres, ni inférieurs, ni à séparer automatiquement dans un groupe à exclure.

J’ai confiance en vous et en l’ouverture d’esprit que vous nous avez montré les derniers années.

LucilaGuerrero
Auteure, artiste, mentore paire-aidante,
cofondatrice d’Aut’Créatifs,
pour la reconnaissance positive de l’autisme

info@lucilaguerrero.com

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Auteure, artiste photographe, militante pour la neurodiversité. Autiste Asperger, mère d'un enfant Asperger.

3 Comments

  1. En accord total avec Madame …. !

  2. C’est parfait, tout est dit. J’espère que tu seras entendu et soutenue.

  3. merci pour le soutien

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