Le soccer, source d’inspiration

Soccer

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Au parc, Luka et moi regardions les enfants jouer dans le terrain de soccer.

– Comment on fait pour jouer avec eux ?

– Je sais pas …

– J’aimerais aller jouer avec eux.

– Tu peux demander … tu veux ?

– Non. Toi ! Demande si je peux jouer.

– C’est toi qui doit demander : « est-ce que je peux jouer avec vous? »

– Ils vont dire oui ?

– On peut pas savoir … mais ils sont 7, il y a une possibilité qu’ils vont dire oui

– Et s’ils sont méchants ? et si on me demande de m’en aller ?

– Je crois pas qu’il vont être méchants, s’ils disent non, ils vont être gentils et c’est correct, peut être que leur groupe est déjà formé

– Je sais pas …

– Vas-y ! je vais te regarder tout le temps

Luka s’est approché très très doucement en jonglant son ballon. Je regardais de loin et mon cœur battait. C’était important pour lui. Pour moi aussi. Je l’ai vu se diriger à l’un des enfants, celui qui était un peu isolé du groupe. Je ne pouvais pas écouter. Un tourbillon d’émotions à l’intérieur de moi. L’enfant est allé parler avec ses autres amis. Deux minutes après, tous sont venus voir Luka. « Mais… qu’est-ce qui se passe ?» Trois minutes après, j’ai vu la main de Luka se lever pour me faire signe : il restait jouer ! Il souriait.

Je voulais pleurer de joie. Celui qui connait comprendra. Luka avait fait un grand saut et il n’était pas déçu, il avait osé et il avait réussi.

* * *

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Luka avait 3 ans, l’époque où il se nommait « Train-bleu », quand il a été évalué en physiothérapie. Juste avant la confirmation de sa condition autistique. Le résultat : un développement moteur plus lent que la moyenne. Il aimait les activités calmes et au fil des années cela n’avait pas trop changé. Dans sa façon d’être, la construction de liens d’amitié était toujours un défi complexe. Pas évident.

Tel que règle de maman, je l’encourage dans toute nouvelle passion qui nait dans son intérieur: la photographie, le piano, la guitare, le dessin numérique, l’animation vidéo, le tricot, la cuisine, les insectes, les collections, etc. J’adore le voir motivé et fasciné par une idée créative ou par la recherche d’information. J’adore l’accompagner dans les découvertes, répondre ses questions et lui offrir de l’information pour combler son désir d’apprendre et d’approfondir dans le thème qui tient sa curiosité. En même temps, j’apprends et le lien entre nous se renforce. J’aime aussi partager et m’impliquer dans l’activité… normalement.

Vers la fin du printemps 2015, Luka avait 10 ans. Nous avons eu l’occasion d’aller voir un match de soccer dans un stade, par la première fois. L’Impact de Montréal jouait. L’école avait des billets en promotion et j’ai proposé à Luka d’y aller ensemble et vivre l’expérience d’un match, le stade et l’ambiance. Je dois spécifier que mon intérêt par les activités sportives a toujours été presque nul. Je ne me trouve pas bonne. Cette fois, j’ai voulu faire un effort pour montrer à Luka quelque chose de nouveau. Nous sommes y allé, malgré mes craintes. Nous sommes hypersensibles aux bruits tous les deux et chacun à sa façon. « Au pire, on quittera l’endroit », je me suis dit.

Il a plus qu’adoré : il a été heureux, il a crié, sauté, encouragé, frappé (le sol bien sûr, comme tous). Ses yeux rayonnants m’ont parlé, je l’ai reconnu : une nouvelle passion!

J’étais contente de son intérêt pour une activité sportive. Il s’est mis à jouer tout seul, chaque jour, avec notre vieux ballon plastique, poussiéreux, rangé pendant des années. Nous allions au parc aussi. J’avoue le manque d’enthousiasme de ma part, mais je prenais des photos pour m’encourager.

Avec des sauts de bonheur, il a reçu son premier vrai ballon de soccer et ses premiers souliers. De mon côté, je trouvais ce jeu de plus en plus difficile à suivre. Le besoin d’un autre joueur s’est présenté. J’ai essayé. Faire des passes, tirer à l’arc… sauf que j’en pouvais plus. Trop dur. Il insistait. Il suppliait. Trop tard pour l’inscrire dans les cours de saison. En même temps, je savais que je devais l’encourager. Quel dilemme !

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Il a continué malgré mon découragement. Pas seulement à se pratiquer. Il regardait les matchs. Il avait appris par cœur le nom et le numéro de tous les joueurs de l’Impact de Montréal, son équipe inspirateur. Il suivait les nouvelles sur internet. Il cherchait des vidéos. Des films. Il a lu son premier gros livre : la biographie de Pelé. Ensuite la biographie de Maradona et de Messi. Il dessinait des terrains de football. Il lisait l’histoire. Il a créé une animation vidéo sur les insectes qui jouent un match. Il me demandait de le prendre en photo à chaque réussite. Il demandait des chandails de soccer comme cadeau et il a voulu changer la couverture de son lit : de soccer !

Tout se passait entre nous deux, comme toujours. Sauf que dans ce cas, l’activité ne se fait pas toujours en individuel ni avec la mère. Il fallait un groupe, d’autres amateurs, une équipe même improvisée. Un jour, un enfant était proche de lui et il s’est offert pour jouer. Génial ! Ensuite, l’idée d’inviter d’autres enfants qui jouaient au parc. Pas si simple à réaliser, mais pas impossible. Il l’a fait et ça a marché !

Après l’épisode du début, tout s’est mis en place. La suite est encore meilleure. Ce groupe est resté formé pendant tout l’été passé. Ils se rencontraient chaque jour pour jouer ensemble. Quand Luka arrivait, on l’appelait, on le saluait. Ils se mettaient d’accord pour le lendemain. C’était beau !

Le côté social s’est développé. Luka a plus confiance en lui et le soccer représente un outil pour s’approcher aux autres. Pour montrer, par exemple, qu’il est capable de faire 71 jonglages ou pour amorcer une conversation de groupe. Il s’intéresse aux « mystères » du comportement humain, puisqu’il se retrouve dans de nouvelles situations et surtout il a constaté, encore une fois, qu’une passion, il faut la nourrir et la vivre parce qu’elle nous ouvre des portes merveilleuses et que nous devenons bons quand la passion, l’effort et le talent se mettent ensemble.

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Actuellement, il est inscrit dans deux groupes différents. Hiver, été, neige, pluie ou soleil, il joue tous les jours. Dehors ou dans la maison (avec certaines règles). Il continue à jouer la guitare de façon autodidacte ainsi que le piano, la photographie et la cuisine.

– Est-ce que je pourrais devenir un jour, un joueur professionnel ?

– Bien sûr que oui !

– Est-ce que tu me regarderais jouer à la télé ? … je sais que t’aimes pas trop les matchs.

– À la télé ? Voyons ! Même à 80 ans… 100 ans j’irais te voir et je vais crier sans arrêt pour t’encourager !

À lire :

Aimer dans l’imbroglio, l’amour et les autistes * neurodiversité

 

Auteure, artiste photographe, militante pour la neurodiversité. Autiste Asperger, mère d'un enfant Asperger.

2 Comments

  1. Quel bonheur !

  2. une belle histoire issue d’une belle maman!

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